Ceci n’est pas un journal. Même si, du journal, les textes proposés sur ce blog conservent l’esprit rubricart. Je chronique mon activité de sociologue en partageant fragments d’expérience, interactions d’enquête, expérimentations de méthode, bruissements des implications, joies et angoisses, tentatives et tentations théoriques, balbutiements-terrain, plis, déplis et replis de la recherche. Je me prête à ces racontances sans rythme particulier, au gré des bonnes et mauvaises fortunes de mon travail de chercheur.

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Mardi 19 janvier 2021. Comment il importe aux personnes que je les nomme

L’universalisme d’un masculin supposé neutre se déchire, et ces déchirements rendent joyeuses les écritures. Il serait intéressant pour moi de repérer quand, pour la première fois, dans mes textes je défais l’évidence du masculin-prétendant-au-neutre. Depuis quand ai-je pris l’habitude d’écrire étudiant.es ou professionnel.les ? Je pourrais aussi m’intéresser aux maladresses, pour ne pas dire balourdises, lors de mes premières tentatives pour investir une écriture inclusive. Mon choix de graphie a d’abord porté sur le tiret (étudiant-es) avant d’adopter plus récemment le point (étudiant.es) et, à l’instant, je cherche dans les « caractères spéciaux » la possibilité plus fine d’insérer un point médian sur le mode étudiant·es. Je n’ai jamais doublé l’insertion du tiret ou du point comme dans « étudiant.e.s ». Je me suis accoutumé à écrire iel ou iels et je ne doute pas que d’autres néologismes viendront enjouer mon écriture. Ce que j’apprécie dans l’écriture inclusive, c’est qu’elle « oblige » ma langue, elle l’oblige en premier lieu à débusquer les prises et emprises politiques qui l’affectent, et que l’école a complètement naturalisée. Et, dans sa pratique concrète, elle l’oblige à rester attentive et créative afin que la construction lexicale et grammaticale de la langue ne vienne pas contredire ce que cette langue est, justement, en train d’écrire. Comment une sociologie ou une philosophie promouvant l’égalité peuvent-elles s’écrire dans une langue dont la grammaire et les lexiques dénient cette aspiration ? Par ailleurs, l’écriture inclusive maintient mon écriture sur le qui-vive, en réelle attention pour celles et ceux à qui elle s’adresse. Plusieurs usages contribuent aujourd’hui à cette « écologie de l’attention » [1] inhérente à l’expérience même de la langue, entre les accords de proximité ou les accords de majorité, la féminisation des titres, dans une orthographe variable (une auteure, comme je tends à l’écrire, ou une autrice), la double flexion (les chercheuses et les chercheurs) et, bien sûr, l’insertion des points, points médians ou tirets. Désormais, dès lors que je m’efforce de déjouer les évidences du masculin-prétendant-au-neutre, je suis « obligé » de reconsidérer la construction de certaines de mes phrases et d’élargir mes lexiques rédactionnels. Par, exemple, à l’échelle d’un article, souvent, lorsque je me réfère au « chercheur » dans une acception générique, j’alterne la formulation « le chercheur » et « la chercheuse », et je reconnais, dans ce contexte précis, au mode féminin la même légitimité pour accorder cette portée généralisante du propos. Je le ferai certainement, ici aussi, dans cet article.

Expérimenter de nouvelles grammaires et de nouveaux lexiques afin que la langue accueille nos expériences telles que nous désirons les parler

En contexte français hexagonal, l’écriture inclusive représente une opportunité rare pour s’émanciper de l’écriture éminemment scolarisée (i.e. normalisée) dans laquelle l’État nous contraint avec, bien sûr, le rôle massif de l’école, mais aussi d’institutions conservatrices du type Dictionnaire de l’Académie Française. Comme le constatent plusieurs dizaines de linguistes, dans une tribune publiée en 2017, « Que l’Académie tienne sa langue, pas la nôtre ! » : « laisser croire que c’est l’usage qui a spontanément résolu la question en imposant la règle du « masculin qui l’emporte sur le féminin » est d’une mauvaise foi sans borne. Il s’agit bien d’une intervention des académiciens du XVIIe siècle destinée à influencer les pratiques linguistiques fort variables et non pas d’un enregistrement de l’usage. Ainsi, il est tout à fait possible d’émettre au XXIe siècle des recommandations différentes […]. Pour les personnes qui se sentent à l’étroit dans l’opposition binaire femme/homme, il n’y a pour l’instant pas de pronom neutre en français : la forme iel, ainsi que de nombreuses autres nouvelles formes, sont en train de se diffuser et pourraient permettre de combler ce besoin. […] La langue évolue non pas seulement à cause du « bon usage » prescrit par les institutions en tout genre, mais aussi parce que les locuteurs et locutrices se l’approprient » [2].

Il est heureux que l’écriture inclusive vienne perturber l’ordonnancement très tenu et très unitaire du français hexagonal. Elle ouvre une opportunité politique. Elle contraint la langue à élargir ses possibles afin de respecter la façon dont il importe aux personnes d’être nommées et de nommer leurs expériences, dans la diversité et l’hétérogénéité de leurs choix. L’écriture inclusive enfonce un coin dans le modèle hégémonique de la langue « scolarisée », et cet entrebâillement doit désormais être forcé afin de libérer notre capacité à faire exister des langues autres à l’intérieur même de la langue et à expérimenter de nouvelles grammaires et de nouveaux lexiques afin que la langue accueille nos expériences telles que nous désirons les parler.

En ouvrant plus largement la perspective, il s’agit bien de laisser exister des français autres à l’intérieur du français – des français se développant au sein d’une grande diversité de territoires et de communautés –, de défaire l’hégémonie d’un franco-français hexagonal fortement normé par les institutions d’État, et ainsi de pluraliser la langue, de la troubler suffisamment pour qu’elle laisse advenir, pour qu’elle laisse échapper des langues autres. Faire en sorte que la langue reste toujours une échappée. Œuvrer la langue commune, œuvrer avec la langue établi, la perturber, la fissurer, la déséquilibrer, afin qu’elle « rende » du possible, afin qu’elle accueille l’expression de nos singularités, afin qu’elle soit toujours, substantiellement, une langue autre [3].

Une « disponibilité » pour (ré)inventer « sa » langue dans un rapport linguistique de soi à soi à partir du rapport de soi aux autres

J’ai trouvé chez Sam Bourcier la formulation la plus claire, et la plus radicale, de cette nécessité. « On a tout à fait les moyens de pratiquer une grammaire et une ortho-graphie à géométrie variable. La langue straight, pertinente, motivée, on la connaît par cœur. Il est donc tout à fait possible sans nuire à la lisibilité de pratiquer d’autres règles à l’intérieur d’un texte et dans la langue en général. Y compris parlée. On est assez grand pour dire et écrire en diffusant des accords en genre ou un usage des pronoms pronominaux qui se détachent sur la masse de la langue apprise, sur le fond unifié et pseudo-homogène de la langue française […]. C’est un autre épisode dans « la guerre » que livrent les lesbiennes, les queers et les trans* à la langue, à La Pensée straight et à sa dimension biopolitique ». En matière de genrisation de la langue, Sam Bourcier agit sans constance, ni systématicité, considérant que les choix de représentation pronominale et d’accord peuvent s’adapter aux personnes impliquées par l’interaction et, donc, varier selon les situations d’énonciation, et ceci au cours d’un même texte, sans imposer une quelconque règle aux personnes concernées mais, au contraire, en respectant leurs façons de s’auto-désigner, de contrer et de varier les assignations de genre. « Quand elles sont connues, les autodéterminations de genre des personnes citées sont bien sûr respectées » ; « La graphie qui consiste à intercaler ·e· ou ·e·s est conservée pour ceux·celles qu’elle concerne : les binaires aligné·e· sur la différence sexuelle […]. Ce n’est pas à moi d’assigner la neutralité de genre aux autres » : « [Je pratique] un usage étendu de l’astérisque [….]. J’utilise ce signe typo queer camp et kitsch pour les accords en genre et en nombre en zones d’énonciation queer et transféministe comme dans fabuleu*, étudiant*, militant*, un* licorne, etc. J’y vois une extension du * utilisé dans « trans* », qui permet de sabrer le « sexuel » de « transexuel » et de laisser ouvert le répertoire des identités et des subjectivités trans* » [4]

Dans ma pratique d’enseignant et de chercheur, je veille à me conformer aux préférences de représentation pronominale et d’accord des personnes avec qui j’échange. Il s’agit de cultiver cette attention, d’en entendre et d’en reconnaître les signes. À la réception d’un mail, l’exercice est assez simple, encore faut-il avoir complètement assimilé cette prise de conscience, au point où elle devient réflexe de lecture. À l’écoute d’une personne, il faut parfois patienter et attendre le moment où la personne s’auto-désigne et fait alors « entendre » ses choix de représentation pronominale. Cette adaptation en situation et en contexte, cette qualité d’écoute des variations et modulations de la langue sur le plan de sa construction genrée, cette attention portée à la façon dont les personnes se qualifient, relève à proprement parler d’une nouvelle micropolitique de la langue, en raison de l’effort soutenu à engager, individuellement et collectivement, pour défaire nombre d’automatismes profondément intériorisés. Comment il importe aux personnes que je les nomme ? Cet « impératif » suppose une plus grande mobilité, une plus grande réactivité, une plus grande ingéniosité dans la pratique de ma propre langue, à l’écoute des préférences de mes interlocutrices, et en développant un « parlé » plus fortement situé et contextualisé, et, conséquemment, en variation fréquente. Cette « disponibilité » pour (ré)inventer « sa » langue dans un rapport linguistique de soi à soi à partir du rapport de soi aux autres est au cœur d’une pratique d’enseignement et de recherche qui porte authentiquement considération à la manière dont il importe aux personnes d’être désignées.

Les expériences de vie, dans la diversité de leur expression de classe, de genre et de race, nous opposent leurs intraduisibles.

Les écritures en sciences sociales sont vivement interpellées par cette évolution impérieuse des usages. Comment une sociologie peut-elle continuer à s’écrire sur le mode d’un masculin-supposé-neutre ?, faisant fi de la diversité des expériences de genre constitutive de nos vies. Mais l’interpellation ne vaut pas seulement pour l’émancipation égalitaire des rapports de genre, elle concerne tout autant la déconstruction / reconstruction des rapports de classe et de racisation. Comment une sociologie peut-elle porter attention aux modes de vie populaires en le faisant exclusivement dans la langue minoritaire, mais dominante, d’une petite bourgeoisie fortement scolarisée ? Comment s’intéresser à des expériences de vie sans accorder la meilleure considération aux usages langagiers dans lesquels et par lesquels les personnes concernées les pensent et les discutent ? Comment parler d’une expérience autre si l’on ne porte pas intérêt aux mots autres avec lesquels elle se parle et se vit ? Les chercheurs en sciences sociales en prennent bien sûr conscience ; ils ont conscience de l’impasse dans laquelle ils se mettent. Ils ne disposent pas des mots pour dire ces expériences, avec suffisamment de précision et de subtilité, alors ils mobilisent, ils captent et capturent pour leur compte ces langages autres, mais sous la forme de citations comme si, maintenus entre guillemets, ces mots autres ne risquaient pas de contaminer leur « belle » langue instituée de la recherche. La citation entre guillemets est le procédé politique retenu par les sciences sociales pour se risquer au plus prés des expériences sans prendre le risque d’y exposer sa propre langue.

Comment une science sociale peut-elle rendre compte de pratiques alors même qu’elle ne dispose pas, au sein de son propre langage, des mots, des locutions et des images pour les appréhender, les décrire et les restituer, en raison d’une distance de classe ou d’une extériorité d’expérience ? La petite bourgeoisie blanche universitaire (à laquelle j’appartiens) étudie des pratiques fort éloignées de ses expériences de genre, de classe et de race, et elle le fait fondamentalement, substantiellement, avec un langage totalement extérieur à ces expériences, à savoir le sien, un langage spécialisé à prétention universelle, institutionnalisé par l’école et l’université, et positionné en hégémonie ; elle n’y parvient donc que par un jeu de traduction permanent qui n’est ni conscientisé, ni explicité et, donc, conséquemment, ni discuté, ni élaboré. La recherche en science sociale agit à partir d’un présupposé, jamais débattu, celui de la possibilité de toujours pouvoir traduire dans le langage institutionnel de la recherche la diversité des expériences de vie. Elle postule que tout est accessible à / par son langage, et que tout finira par trouver la voie d’une traduction. Elle feint de le croire et préfère ne pas voir que, pourtant, de multiples expériences lui résistent, lui restent intraduisibles et se refusent à elle, refusent de se laisser traduire dans son langage spécialisé, positionné en domination. Les expériences de vie, dans la diversité de leur expression de classe, de genre et de race, lui opposent leurs intraduisibles.

Selon Emily Apter, « L’intraduisible n’est pas défini […] comme ce qui ne peut pas être traduit, mais ce qui fait l’objet d’une traduction continuelle. Les intraduisibles : ce sont des mots-clés, ils apparaissent comme des néologismes ou des mots empruntés, conservés tels quels quand ils passent d’une langue à une autre. Ces sortes de symptômes constamment retraduits et mal traduits signalent l’incommensurabilité traductionnelle. Ce qui me préoccupe […], c’est de faire travailler ces intraduisibles. […] J’ai bien conscience qu’en qualifiant un terme d’intraduisible ou d’inaccessible à la traduction, on prend le risque de le sacraliser dans son irréductible singularité. [Mais] L’intraduisible tel que le je conçois appelle une plus grande attention au détail lexical et à un paysage littéraire délimité par des phénomènes de non-traduction, de mé-traduction, de perpétuelle retraduction et d’échec de la traduction » [5].

Je transpose sans réserve ces thèses, développées dans le champ littéraire, sur le terrain d’une science sociale. Plutôt que de supposer une capacité omnisciente de la recherche en science sociale à appréhender l’ensemble des expériences, à pouvoir les dire et à disposer des mots pour les restituer, il convient d’opérer un renversement radical en reconnaissant que toute singularité incorpore sa part d’irréductible, et que cette part ne saurait être « saisie » dans toute sa profondeur et sa portée. Le chercheur se met alors au travail avec ces intraduisibles, sans tenter de les circonscrire ou de les restreindre, comme si la recherche était une conquête de terrain face aux résistances que lui opposent les réalités de vie. La chercheuse est dans l’illusion si elle pense que petit à petit, à force d’enquête et de terrain, elle parviendra à venir (presque) à bout de ses questions et étonnements. Le degré de persévérance, l’envergure des investigation ne changeront pas fondamentalement la donne. Il est temps que le chercheur renonce à cette toute puissance, qui est avant tout une duperie ou un mirage, sur laquelle repose l’idée que le réel finira par (lui) céder face à la pertinence de ses instruments d’enquête et de ses outils conceptuels. Il est alors de bien meilleure politique (de la recherche) de considérer, à l’inverse, que ces résistances à son effort de compréhension ouvrent des opportunités pour, sans cesse, par une sorte de « permanence » de la recherche, réengager, rencontrer, s’étonner, découvrir, se perdre… Les intraduisibles deviennent alors son meilleur allié ; ce sont en quelque sorte des « centres de perspectives » qui éprouvent le regard, qui ouvrent des horizons, qui obligent à encore plus d’attention et de créativité. En s’alliant (pour faire recherche) avec ces irréductibles, le chercheur exerce alors son art avec d’autant plus d’exigence, d’ambition et de pertinence. Ils représentent les poils à gratter de la recherche.

Les intraduisibles signent une puissance des singularités. Ils ne seront jamais réduits par la force (d’un concept ou d’une problématisation) ; ils ne peuvent qu’être approchés, acclimatés, choyés et chéris ; et, à force de soin et d’attention, ils se laisseront (peut-être) embarqués dans et par le mouvement de la recherche.

Un langage créé par ceux qui souhaitent parler d’eux-mêmes

Le premier de ces intraduisibles est bien la manière dont il importe aux personnes de se nommer et, conséquemment, et corrélativement, comme il importe que je les nomme (en tant que chercheur).

Cet enjeu est au cœur du livre de Léonora Miano, Afropea (Utopie post-occidentale et post-raciste) [6]. L’auteure dès les premières pages précise qu’elle n’est pas Afropéenne. Plus avant, elle indiquera que son intérêt pour Afropea vient du fait qu’elle a donné naissance à une enfant en France. Soucieuse de penser l’avenir de sa fille, elle vivra comme une urgence ce travail sur Afropea qu’elle définit ainsi : « Est dite afropéenne une personne d’ascendance subsaharienne, née ou élevée en Europe. […] Contrairement à leurs ascendants, ils ne connaissent que la vie en situation de minorité, l’existence dans un espace rétif à se reconnaître en eux », et elle ajoute : « Pour ma part, j’ai eu la chance de voir le jour et de grandir en Afrique subsaharienne, où mes aspirations ne furent jamais entravées en raison de la couleur de ma peau. Je n’y ai souffert d’aucun déficit en matière de représentation, et il m’a plu de vivre en France précisément parce que je n’y étais pas chez moi au sens où cela s’entend habituellement. Être un étranger n’est pas nécessairement douloureux ». Tout le propos du livre est porté par cet effort pour déjouer et défaire les assignations de nomination, essentiellement adressées par la puissance coloniale, des assignations systématiquement conçues sur un mode racialiste. Elle précisera que se désigner « noir » ou « africain » n’avait aucun sens, aucune validité, dans les sociétés d’Afrique pré-coloniale, et qu’il n’est donc pas souhaitable, aujourd’hui, de continuer à se définir à partir de la négativité (noir) projeté par l’autre (le dominant, le colonisateur, l’occidental) car c’est bien l’occidentalité, à prétention hégémonique, qui fait exister l’autre comme un noir ou un africain. Léonora Miano éprouve, pour elle-même, la complexité de ces rapports de nomination, d’identification et désignation : «  Je recours moi-même au vocabulaire forgé par la racialisation. Les usages en vigueur, la sensibilité de personnes auxquelles ma solidarité pourrait faire défaut, m’amènent à me dire noire. Ce terme n’a d’autre validité que politique, je ne sais rien de sentiments noirs, par exemple, ce qui signifie que le mot ne parle pas de l’être en tant que tel. J’y introduis des éléments mémoriels par fidélité au souvenir des déportés du trafic humain, en témoignage de ma profonde affection pour les populations afrodescendantes dont le quotidien est marqué par la race ». Mais elle ajoute : « je reste convaincue de l’impérieuse nécessité d’en sortir, de nous rapprocher sur d’autres bases, de retrouver notre visage, notre vérité. Ils ne sont pas dans les mots de l’autre. Nous seuls pouvons les définir et les exposer. À l’orée du XXIe siècle, le temps est venu de nous préparer à faire nos adieux à la race noire, d’interroger sans complaisance l’attachement à cette catégorie ». Si elle promeut Afropea, qui revendique conjointement son enracinement européen et ses attaches subsahariennes, c’est qu’elle considère que le temps à fait son œuvre, que l’histoire accorde un recul suffisant, et qu’il devient urgent, pour les personnes d’ascendance subsaharienne, d’adopter un langage qui s’émancipe de l’identification conflictuelle à un « ordre de discours » colonial, systématiquement racialiste, un vocabulaire créé par ceux qui désirent parler d’eux-mêmes, et par eux-mêmes. L’auteure appelle donc à cette désobéissance épistémologique, qui est en premier lieu une insubordination langagière, afin que chacun puisse découvrir et vivre un langage à soi. Afropea, en ce sens, lui importe car il défait l’assignation de race et, pareillement, l’occidentalité en tant qu’hégémonie épistémologique. Le mot renvoie alors à l’expérience de personnes qui souhaitent se nommer au moment présent, qui, comme l’écrit Léonora Miano, ont la chance de vivre une ethnicité nouvelle, qui s’invente autant qu’elle est reçue, et qui habite une Europe (et non un pays spécifique en Europe) qu’elles inventent à travers leur définition d’elles-mêmes.

Le souci des bonnes manières pour s’adresser

En tant que français d’ascendance européenne unique, selon la désignation retenue par Léonora Miano, en tant que sociologue d’extraction petite bourgeoise blanche, ainsi que j’ai pris l’habitude de me qualifier, comment puis-je me situer au sein de ce débat qui m’importe (épistémologiquement), qui me concerne (politiquement) mais qui ne m’implique pas (existentiellement) au sens où je ne saurais en partager l’expérience ? En faisant mienne cette adresse épistémologique, et conséquemment politique, portée par Léonora Miano : la première marque d’attention à témoigner à des personnes devrait consister à les désigner comme elles le font elles-mêmes. Il n’est pas supportable qu’au nom d’un intérêt mal compris de la recherche nous assignons nos interlocutrices et interlocuteurs dans des catégories de nomination qui ne leur importent pas, qui ne les impliquent pas et qui, inévitablement, leur font violence par le déni qu’elles véhiculent, le déni de la liberté et de la capacité des personnes à se nommer comme il leur importe. Pour un chercheur en science sociale, il s’agit du premier des intraduisibles avec lequel il va travailler. Dire l’intraduisibilité ne marque aucunement un empêchement (à faire recherche) ou une passivité (face à un choix lexical), il dit simplement que le travail de recherche ne peut s’exercer qu’avec et à partir de cette singularité – une singularité dans ce qu’elle porte d’irréductible – en ce qu’elle l’oblige, et donc en ce qu’elle le fait penser. Il ne peut pas se défausser en faisant valoir, par l’autorité de son langage spécialisé (conceptuel), en substitution, une autre manière de nommer. La démarche serait dommageable sur un plan éthique et politique, mais elle serait (et elle l’est souvent) préjudiciable à l’exigence et à l’ambition du travail de recherche lui-même car, travailler et penser avec l’intraduisible est un des meilleurs « opérateurs » de recherche qui soit car il appelle une plus grande attention, car il déjoue les interprétations trop hâtives, car il invite à remettre sans relâche la question sur l’établi, car il décourage toute autosatisfaction conclusive. L’intraduisible vient éprouver le travail de recherche (ses cadres théoriques et méthodologiques), pour son plus grand profit car il l’oblige à venir toujours au plus près, en finesse de description et de compréhension, et toujours au plus loin, dans un souci constant d’approfondissement. Sans relâche. En compréhension rémanente. En traduction continuelle.

Comment il importe aux personnes que je les nomme, j’aurais tendance à ériger cette question en enjeu cardinal du moment contemporain des sciences sociales, et ceci en forte affinité avec Vinciane Despret et Isabelle Stengers, lorsqu’elles soulignent qu’être « une bonne scientifique ne se résume pas à collecter des bons faits ou de meilleurs faits, mais requiert d’apprendre comment s’adresser à ceux qu’on interroge ». Chaque être compte pour celles qui s’adressent à eux et, « parce qu’ils comptent, le choix de mettre « le souci des « bonnes manières de s’adresser » sous le signe d’une lutte à mener à l’intérieur des sciences, ou alors en faire l’exemple d’une autre manière de pratiquer les sciences, « en tant que femmes », constitue un véritable dilemme » [7].

[Dans le train qui nous ramenait de Dunkerque où nous faisons recherche ensemble, Louis Staritzky attirait mon attention, à juste raison, sur le fait que mon propos se justifie dans le rapport que le chercheur engage avec des personnes en situation dominée ou subalterne. Mais, par contre, dans sa relation de recherche avec des acteurs en position de pouvoir et de domination, le chercheur est en légitimité (éthique et politique) de les interpeller avec les nominations qui lui apparaîtront opportunes pour rendre apparente cette domination, la caractériser et renvoyer les personnes à leur responsabilité. Je suis d’accord. Ajout du 02 février 2021]

Pascal NICOLAS-LE STRAT, janvier 2021

[1] Yves Citton, Pour une écologie de l’attention, Seuil, 2014.

[2] https://blogs.mediapart.fr/philippe-blanchet/blog/021217/que-l-academie-tienne-sa-langue-pas-la-notre/.

[3] Je croise ici les propos que Gilles Deleuze développe dans Critique et clinique. Les éd. de Minuit, 1993, et sur lesquels je me suis appuyé lors de l’écriture d’un article « en défense » du Rap, « Déséquilibrer la langue », en ligne : https://pnls.fr/desequilibrer-la-langue/.

[4] Sam Bourcier, Homo Inc.orporated (Le triangle et la licorne qui pète), Éditions Cambourakis, 2017, p. 10 et 11.

[5] « Pour une politique de la traduction – entretien avec Emily Apter », par Hélène Quiniou et Kate Briggs, La revue des livres, n°2, Nov.-déc. 2011, successivement p. 49 et 51.

[6] Léonora Miano, Afropea (Utopie post-occidentale et post-raciste), Grasset, 2020. Les citations qui suivent sont tirées successivement des pages 10, 92

[7] Vinciane Despret et Isabelle Stengers, Les faiseuses d’histoires. Que font les femmes à la pensée ?, Les empêcheurs de penser en rond / La Découverte, 2011, p. 42.

Pascal NICOLAS-Le STRAT

Sociologue, professeur en sciences de l’éducation
(laboratoire Experice, Université Paris 8 Vincennes Saint-Denis),
co-responsable de « Territoires en expérience(s) »
(Experice, Campus Condorcet, Aubervilliers)